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Le récit de vie autobiographique

Le récit de vie pour autrui mais également pour soi. L'écriture peut-être libératrice, qu'elle soit le fruit d'une réalisation personnelle ou qu'elle soit accompagnée. Pour ce récit autobiographique, je vous livre un morceau de ma vie au fil de ma plume.



Le dernier souffle


L’ombre d’un instant j’ai bien cru voir sa petite poitrine se soulever en un soupir et c’est mon cœur à moi qui a cessé de battre. L’ai-je rêvé ? L’ai-je bien vu ? Je suis sa mère après tout, cet instinct-là ne souffre pas le doute.

Il faut le dire, dans cette salle de naissance sombre et silencieuse, il est difficile d’y voir vraiment clair, surtout quand on vient de traverser les ténèbres. J’avais pourtant eu le sentiment que les murs peints en jaune témoignaient d’une intention de lumière et de chaleur. C’est la réflexion que je m’étais faite en entrant ici la veille au soir. Les stores, d’un blanc cassé presque sale, avaient été baissés, mais le jaune régnait en maître apportant alors une impression de luminosité. La table d’accouchement siégeait fièrement entourée des traditionnels appareils de monitoring au centre de la salle et, en m’installant, j’avais noté le geste discret de la sage-femme retirant le câble qui, je le compris plus tard, était celui du son. Le plafond était blanc et les lumières à la teinte chirurgicale me faisaient mal aux yeux, elles furent très vite éteintes, donnant à la pièce une atmosphère intimiste, à la hauteur du drame qui devait bientôt s’y dérouler. Après un signe de tête réprobateur et un poil agacé de la sage-femme de garde, la petite aide-soignante qui nous accompagnait avait attrapé nerveusement le petit berceau transparent attendant le nouveau-né rose et bruyant normalement espéré en de telles circonstances. Elle s’était retirée d’un pas rapide, sous le regard courroucé de sa supérieure. La pièce était d’un calme olympien, elle aurait presque appelé à l’apaisement. Ce matin déjà, après tant d’heures de souffrance, de douleurs et de larmes, le cadre n’avait plus rien d’intimiste. Je savais que le jour était levé mais les stores restaient baissés et la pénombre ambiante ne faisait qu’accentuer le désespoir où étaient plongés nos corps et nos âmes.

Maintenant, les quatre murs jaunes ne font plus penser ni au soleil, ni aux tournesols, ils semblent fades et monotones. Les appareils ont tous disparus, il n’y a plus aucun contrôle à effectuer. Les stores sont restés baissés toute la journée, je sais que l’aiguille a déjà fait le tour du cadran et la pièce est désormais vide et silencieuse, à l’image de nos cœurs, à l’image de mon corps.


Nous sommes le 27 janvier 2013 et il est 13h40, je viens de donner naissance à notre troisième fils dans un silence assourdissant. Mon mari est assis près de moi et il me tient une main, nos deux autres mains se sont jointes en un berceau improvisé pour accueillir ce tout petit corps que nous observons tous deux d’un air hagard. Nous tenons dans nos mains tremblantes le fruit de nos entrailles, arraché aux miennes après 36 h d’un travail déchirant.

Trente-six ! Le chiffre me semblera fou quand on me l’annoncera, Logan est mon troisième enfant, j’ai accouché par voie basse à chaque fois, huit heures pour le premier, sept heures à peine pour le deuxième.

Trente-six ! C’est donc ainsi que se chiffre le prix de l’indicible souffrance. Je n’en avais pas conscience, je les ai pourtant égrenées ces heures, quasi une à une. Il s’est passé tant de choses et si peu à la fois. À l’heure zéro, nous entrions tous deux en salle de naissance. Une voix me demandait de me détendre tandis que deux mains branchaient sur mon ventre encore trop petit pour se trouver ici, les capteurs pour suivre les contractions et le cœur du bébé. Pas de son bien sûr, le câble avait été débranché, la vie est parfois cruelle, il ne fallait pas lui donner l’occasion de l’être plus encore.

Depuis, il s’en était passé des choses, des allées et venues toujours silencieuses, des ombres devenues familières, des sourires compatissants, des chuchotements pour ne pas me réveiller. La main de mon mari qui serrait la mienne, l’attente, l’incrédulité, les larmes lors de prises de conscience impromptues venant nous prendre au dépourvu dans un moment de relâchement où nous nous prenions à croire que notre enfant naîtrait vivant, que peut-être, tout cela n’était qu’un vilain cauchemar.

J’aurais voulu vous raconter par le détail les derniers instants de vie de notre fils, lové à l’intérieur de son enveloppe protectrice, mais la vérité c’est que de l’heure zéro à l’heure H, pour moi, les heures ont défilé comme des secondes. À l’heure H, la sage-femme est venue et elle a posé sa main sur mon épaule :

« Cela fait 36 h que nous y sommes, vous savez Madame, son petit cœur ne bat plus, il faut le laisser partir ». Quand sonne le glas, il n’y a plus qu’à se résigner. Je me suis demandé quoi faire pour être sa maman une dernière fois, j’ai alors pour la première fois brisé le silence. Dans la salle d’accouchement ont retentit les notes de la chanson de Bryan Adams, Everything I do, I’ll do it for you. Cette chanson m’a accompagnée pour chacune de mes grossesses, je l’ai faite écouter à chacun de mes enfants, à lui aussi.

C’est ainsi que je lui ai dit au revoir et après trente-six heures de travail, en l’espace de dix minutes, notre troisième fils était dans nos bras. Nos larmes libérées ont inondé son visage, sa peau tiède et douce sous nos doigts fébriles.

C’est en me reculant pour mieux le regarder que j’ai cru voir ce dernier souffle s’envoler, comment était-ce possible puisque l’on m’avait dit que son cœur s’était arrêté il y a bien longtemps ? J’ai douté encore et encore, mon cœur a battu si fort. Nous sommes restés là, à le regarder, une poignée de minutes ou peut-être une heure, et puis j’ai caressé son front, soudain glacé comme un signal qu’il était temps.


Comme si elle l’avait sentie elle aussi, la sage-femme est entrée et a emmené mon fils pour la dernière fois, elle l’a délicatement soulevé et s’en est allé, dans un dernier souffle.

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